Me revoilà sur la route, entre Pune et Satara. La canne à sucre à perte de vue, des camions Tata repeints de partout qui klaxonnent pour le plaisir, un dhaba tous les dix kilomètres — et cette petite obsession qui me reprend à chaque voyage en Inde : je ne vois pas de vaches. Enfin si, les trois ou quatre qui traînent au milieu du carrefour, l’air de rien, style « on ne me voit pas » (celles-là, ça fait quinze ans qu’elles me font le coup). Mais des vaches dans les champs, des troupeaux, des prés pleins de bestiaux comme dans le bocage de chez nous ? Que dalle. Nada.
Et pourtant. L’Inde est le premier producteur de lait du monde — près de 240 millions de tonnes par an, à peu près un quart du lait de la planète : c’est pas du yaourt. Amul, Gokul, Warana, Chitale (qui est d’ailleurs du coin) : des marques de lait, il y en a à tous les coins de rue. Alors elles se cachent où, toutes ces vaches ? À force de regarder par la vitre, j’ai fini par creuser. Et comme souvent ici, la réponse est plus tordue — et franchement plus dérangeante — que ce à quoi je m’attendais.
Premier truc : en Europe, on met la vache dans le pré ; en Inde, on apporte le pré à la vache. Le lait indien, ce ne sont pas des fermes avec cent bêtes dans un champ, mais des dizaines de millions de familles qui ont une, deux, trois bêtes maximum, à l’attache dans un appentis derrière la maison. Pas de pâturage : la terre est bien trop précieuse, chaque mètre carré doit faire pousser quelque chose. Alors on coupe l’herbe, les résidus de récolte, les feuilles de canne, et on porte tout ça à la vache qui, elle, ne bouge pas de son coin. Résultat : sur ma route, je longe des champs de canne, et les vaches sont planquées dans les villages que je contourne. Tout ce petit lait est ensuite ramassé bidon par bidon par les coopératives — le fameux modèle Amul, la « révolution blanche » — et le Maharashtra de l’Ouest, là où je roule, en est justement le cœur battant.
Deuxième surprise, et pas des moindres : une bonne partie du « lait de vache » indien n’est pas de la vache. C’est du buffle. Enfin, de la bufflonne. Grosso modo la moitié du lait vient des vaches, un peu moins de la moitié des buffles — et les vaches ne sont repassées en tête qu’il y a quelques années, grâce aux croisements. Le lait de bufflonne est plus gras, parfait pour le paneer et le ghee, les Indiens adorent ça. Du coup, la grosse bête noire vautrée dans la mare que je prends de loin pour une vache, c’est en fait un buffle. Et la vache maigrichonne à bosse qui erre sur le bitume, c’est du zébu local, souvent le moins productif de la bande.
Et là arrive LA question, celle qui me turlupinait vraiment : si on garde les femelles pour le lait, qu’est-ce qu’on fait des mâles ? Parce que des mâles, il en naît un sur deux, et un mâle, ça ne donne pas de lait. C’est là que ça se coupe en deux, et c’est là que ça devient limite glauque.
Côté vaches, c’est sacré, on ne rigole pas. Avant, un veau mâle avait une utilité bien concrète : les bœufs tiraient la charrue et la charrette. Sauf que le tracteur est passé par là. Et l’abattage est interdit : au Maharashtra, depuis 2015, l’interdiction ne couvre plus seulement les vaches, mais aussi les taureaux et les bœufs — jusqu’à cinq ans de prison. Faites le calcul : un veau mâle n’a plus de travail, ne donne pas de lait, et ne peut pas être vendu à la boucherie. Il ne sert plus à rien, il coûte. Alors on l’abandonne. C’est comme ça que l’Inde se retrouve avec quelque chose comme cinq millions de bovins errants, qui piétinent les récoltes et provoquent des accidents, quand ils ne finissent pas dans une gaushala, ces refuges à vaches souvent bondés.
Côté buffles, en revanche, rien de sacré — et la loi du Maharashtra les laisse justement en dehors de l’interdiction. Les veaux mâles de bufflonne partent donc dans l’autre sens : ils alimentent la filière du carabeef, la viande de buffle. Et là, accrochez-vous : l’Inde est l’un des plus gros exportateurs de « bœuf » au monde, un à deux millions de tonnes par an… sauf que ce « bœuf » indien, légalement, c’est toujours du buffle, jamais de la vache. Le pays le plus vache-sacrée de la planète qui fait son beurre sur l’export de viande bovine. Il fallait oser. Et ceux qui ne partent pas à l’abattoir sont, disons-le franchement, rarement choyés : le lait, c’est le produit, on ne va pas le « gâcher » pour un mâle.
Reste la parade moderne, plutôt maligne : puisque le problème, c’est les mâles, autant faire en sorte qu’il n’en naisse presque plus. Ça s’appelle la semence sexée — du sperme trié pour donner 90 % de femelles. Le gouvernement en fait la pub à fond, la subventionne dans plein d’États, la présente comme la solution miracle. C’est cher (c’est importé), mais ça attaque le truc à la racine.
Du coup, quand je regarde de nouveau cette route sans vaches, je me dis que le mystère était double. Il y a l’invisibilité bête et méchante — elles sont dans les appentis, pas dans les champs. Et il y a l’autre, plus sourde : tout le système est fait pour faire disparaître la moitié qui gêne. La jolie histoire du petit paysan et de sa coopérative, ça se boit comme du petit lait ; le sort réservé aux mâles, lui, passe nettement moins bien. Les sacrées, on ne peut pas les tuer, alors on les abandonne ; les autres, pas sacrées, on les mange ou on les laisse crever. L’Inde fait flotter le plus grand océan de lait du monde sur quelque chose que le voyageur ne voit jamais.
Bref. L’Inde est un grand mélange, complexe, insaisissable — je crois vous l’avoir déjà dit quelque part. Et même les vaches, ici, ont trouvé le moyen de vous regarder passer l’air de rien, en faisant « style, on me voit pas ».