Scène ordinaire, en bas de la rue. J’achète trois bananes au vendeur du coin, celui qui pousse sa charrette en bois toute la sainte journée. Je tends un billet de 100 roupies – et le gars me regarde comme si je sortais un pigeon voyageur de ma poche. Il pointe du menton un petit carton plastifié accroché à la charrette, entre deux régimes de bananes : un QR code. « Scan, sir. » Pas de monnaie, pas de billet, tu scannes et c’est réglé. Le vendeur de pani puri d’à côté, pareil. Le rickshaw, pareil. Même le petit temple au bout de la rue a collé son QR code à côté de la statue, pour les offrandes. On peut faire un don à une divinité en scannant un code-barres. On vit une époque formidable.
Parce qu’en gros, en cinq ans en Inde, le cash a disparu. Envolées, les espèces sonnantes et trébuchantes. À la place, un seul et même geste, partout, du mendiant au bijoutier : tu scannes, tu tapes ton code, ça vibre, c’est payé. Ça s’appelle UPI, et il faut vraiment réaliser l’ampleur du truc.
Quelques chiffres, parce que là, c’est pas du pipeau : en décembre dernier, l’Inde a passé plus de 21 milliards de paiements UPI en un seul mois. Vingt et un milliards. Ça fait quelque chose comme 700 millions de transactions par jour. C’est devenu, et de très loin, le plus gros système de paiement instantané de la planète, à lui tout seul, il pèse près de la moitié des paiements en temps réel du monde entier. Lancé en 2016, dopé par la démonétisation-surprise de Modi la même année (du jour au lendemain, les gros billets ne valaient plus rien, débrouillez-vous), le machin a tout avalé. Et le plus dingue, c’est le panier moyen : autour de 1 200 roupies, une petite quinzaine d’euros. Autrement dit, les gens ne sortent pas ça pour s’acheter une télé, mais pour trois bananes et un chai.
Le plus surprenant, c’est que ça n’a pas seulement tué le cash, ça tue maintenant la carte bleue. Les TPE, ces petits terminaux à carte qu’on voyait débarquer il y a dix ans, sont déjà en train de repartir. Pourquoi ? Parce que le QR code, c’est gratuit. Le petit vendeur ne paie aucune commission, là où une machine à carte lui coûterait un abonnement et un pourcentage à chaque passage. Un autocollant plastifié contre un terminal électronique : le combat était joué d’avance. Ajoutez que tout le monde, absolument tout le monde, a désormais un smartphone à 80 euros dans la poche, et vous comprenez comment un pays a purement et simplement sauté l’étape de la carte, pour aller directement du billet au téléphone.
Sauf que – et c’est là que le Français que je suis se cogne au mur – tout ça, c’est merveilleux quand on est indien. Parce que pour brancher UPI, à la base, il faut un compte en banque indien. Et pour ouvrir un compte, il faut une carte PAN (le numéro fiscal), de préférence une Aadhaar (la fameuse carte biométrique, à plus d’un milliard d’exemplaires), un numéro de téléphone local, un justificatif de domicile… Bref, toute la panoplie que le touriste de passage n’a évidemment pas. Résultat cocasse : me voilà planté au pays du paiement le plus fluide du monde, incapable de régler mes 20 roupies de pani puri parce que je n’ai pas un radis. Enfin si, j’ai les radis juste là, sur l’étal d’à côté, mais pas d’appli pour les payer.
Depuis, ils ont bricolé une rustine pour les étrangers : ça s’appelle UPI One World. En théorie, tu débarques à l’aéroport de Delhi, Mumbai ou Bangalore, tu montres passeport et visa à un guichet, tu charges un porte-monnaie prépayé en roupies, et te voilà scanneur comme un local. En pratique : vérification d’identité en personne, disponible dans une poignée d’aéroports seulement, plafonné, et il faut penser à vider le porte-monnaie avant de repartir. C’est mieux que rien, mais on est loin du « scanne et va » dont jouit tranquillement mon vendeur de bananes. Le système le plus simple du monde reste, pour l’étranger, étonnamment compliqué.
Et le clou du spectacle, celui qui va faire sourire mes lecteurs français : pendant que je galère à payer mon thé sur la route de Satara, UPI, lui, a débarqué… à Paris. Depuis 2024, on peut acheter son billet pour la tour Eiffel en scannant un QR code avec une appli indienne : la France est même le tout premier pays européen à l’avoir adopté. Ça s’est étendu depuis aux Galeries Lafayette et à quelques aéroports. Traduction : un touriste indien peut aujourd’hui payer sa montée à la tour Eiffel plus facilement que moi je ne paie mes pani puri en Inde. Le monde à l’envers, je vous dis !
Du coup, à chaque voyage, je regarde ce petit carton QR scotché sur une charrette en bois, entre deux tas de mangues, et je me dis que c’est peut-être ça, l’Inde d’aujourd’hui résumée en une image : un pied encore dans la charrette à bras, l’autre déjà dans un système de paiement que l’Europe nous envie. Complexe, insaisissable, comme toujours – mais alors là, pour le coup, drôlement en avance.
(Et si un jour vous croisez un Français en train de fouiller désespérément ses poches à la recherche de vraie monnaie, devant un vendeur de rue mort de rire… ça sera sûrement moi.)
A travers les yeux de Djoh, découvrez un visage de l'Inde bien souvent éclipsé. L'Inde ne se résume pas à la misère ou à la pauvreté. L'Inde ne se résume pas non plus au Taj Mahal et aux merveilleux palais du Rajasthan. Non, l'Inde est un ensemble complexe, qui vous est ici partagé au quotidien.